L'Homme-vertige : Voyage au centre de l'âme
- Steve Zébina

- 19 févr. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 7 avr. 2025

Ce film est une véritable expérience pour le spectateur. Une expérience caribéenne : il nous fait ressentir, de manière unique, les enjeux de nos pays, notre parler, notre rapport au monde...
Pour que cette expérience prenne vie il faut, à l'image d'un laboratoire secret, que le film puisse jouer sur les deux ressorts majeurs du cinéma : l'espace et le temps.
Ici, ils semblent parfaitement définis : Pointe-à-Pitre, aujourd'hui. Cependant, plus le récit se déploie, plus nous prenons conscience qu'il s'agit du Monde, d'hier, d'aujourd'hui et de demain. L'effet du temps sur les personnages — par exemple, cet homme qui au début, déchaîne à l'écran son énergie, puis que l'on revoit plus tard, fatigué, désespérément calme — mais aussi sur la ville, que nous voyons muter et se transformer sous nos yeux tout au long du récit. Ces évolutions sont au cœur du film.
Cette traversée spatio-temporelle s'incarne à travers les corps.
Les corps de ces hommes sont au centre de l’œuvre. En constante métamorphose, leurs muscles tendus, leurs membres flétris, leurs regards perdus racontent à la fois l'évolution du monde et la mutation en chacun de nous. La douleur et le vieillissement s'y expriment, mais c'est aussi la vie qui transparaît.
La caméra nous transporte au plus près de ces corps marqués, détruits. Elle les montre sans voyeurisme, sans complaisance. Nous assistons à la relation qui s'établit entre les personnages, le film et la réalisatrice elle-même. La caméra est acceptée, elle devient actrice du projet. Deux scènes magnifiques en témoignent : un homme, se lavant minutieusement dans la rue, nous explique que la scène — et par extension le film — existe parce qu'il l'accepte ; puis, plus tard, un autre personnage remercie la réalisatrice de l'avoir aidé à supporter la douleur. Cela relève presque d'une démonstration de l'éthique documentaire.
Que raconte ce film ? L'histoire d'une ville en destruction, d'hommes et de femmes en marge qui y vivent. Loin d'un propos misérabiliste, chaque parcours devient presque un conte, une évocation des multiples formes que peut prendre la résistance, la vie.
À travers leurs mots et leurs regards, nous prenons peu à peu conscience qu'ils sont au cœur des préoccupations de la Caraïbe, des pays colonisés.
La mise en scène, sans figures de style excessives, laisse place à la parole et au mouvement. La réalisatrice nous invite à observer le passage du temps. Comme le dirait Chantal Akerman, ici, on ne vole pas le temps du spectateur, on lui permet de le ressentir pleinement, de voir son empreinte sur les lieux et les visages. Chaque personnage détient une part de vérité.
Rarement une œuvre guadeloupéenne n'a su capter l'oralité, ou plutôt la puissance de nos mots. Le rythme et l'expression rappellent un titre de jazz. Peu à peu, nous nous habituons aux envolées lyriques de certains personnages, à leurs propos prophétiques, parfois déconstruits. La parole dans ce film épouse les contours de l'identité caribéenne : elle n'est jamais droite ni linéaire, mais surgit par soubresauts. Elle existe dans les mots des protagonistes, mais aussi dans la poésie de Joël Beuze. Ces mots apportent au film une nouvelle ampleur, de nouvelles sensations. Une forme de désorientation... de vertige.
Et voilà que le mot est prononcé ! Peu à peu, nous ressentons ce vertige, à la croisée de tout cela. Le film devient une incarnation de la sensation des personnages. Elle trouve peut-être sa source dans le temps long de fabrication du film et la diversité des voix qui s'y expriment. Il existe certainement d’autres clés pour élucider cette apparition à l’image.
Une question de cinéma émerge alors : et si Homme Vertige interrogeait la capacité de nos films à révéler ce que nous ressentons dans les rues de Pointe-à-Pitre, de Fort-de-France ? La forme documentaire offre un début de réponse. Elle permet un contact direct avec le réel. Plus le film avance, plus l'on perçoit tout ce que cela demande à la réalisatrice : une immersion longue, mais surtout une posture de proximité, presque d'osmose avec son sujet, avec son pays. Ce geste politique s'applique à toutes les images, qu'elles relèvent de la fiction ou du documentaire.
Le spectateur n'est pas extérieur à cette dynamique. Jusqu'où pouvons-nous être confrontés à ce que nous sommes ? Trop souvent, l'enjeu est réduit à "être vus à l'écran". Ce film semble dépasser cette affirmation simpliste pour interroger, plus profondément, la manière dont nous regardons.
À la fin de la projection, nous avons l'impression d'être passés de l'autre côté de l'écran. Nous avons vécu une véritable expérience de cinéma. Rarement ai-je ressenti cela face à des images issues de nos pays. L'évolution du cinéma caribéen réside également dans une réflexion sur notre rapport aux images.
Malgré son sujet grave, ce film me fait du bien à chaque visionnage. J'en ressors avec une conscience renouvelée d'être au Monde.
À l'image de nos conteurs, la réalisatrice est allée au bout d'elle-même pour capter la parole de nos sociétés blessées. Elle devient un médium, celui par lequel la vie circule à chaque instant.
Quel est le secret de ce processus, de ces sensations ? La fin du film semble offrir un début de réponse, une direction : cela nécessite une cérémonie...
Le cinéma comme un rituel moderne caribéen pour célébrer la complexité du monde. Voici l'invitation enthousiasmante que nous lance Malaury Eloi.








